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| Format Raisin n° 28 |
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La typicité avant tout.
A l'heure où les instances européennes autorisent l'appellation crémant pour tout vin champagnisé, celui produit en Alsace est à la croisée des chemins. Malgré son indéniable qualité et son succès économique, il reste le vilain petit canard du vignoble.
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Photo : Moya Antonio
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"Le succès du crémant nous ravit. Certains vignerons en élaborent de bons. Mais nous n'en ferons jamais, car nous pensons que ce n'est pas vraiment du vin d'Alsace". La position du domaine Faller, pour être rare, n'en n'est pas moins symptomatique du malaise qui règne lorsque l'on parle du crémant d'Alsace. Le leader incontesté des ventes de crémant en France a du mal à s'imposer dans l'esprit des spécialistes et des consommateurs. Entre ceux qui trouvent le champagne "meilleur" et ceux qui pensent que le crémant ce n'est pas du vin d'Alsace, difficile de confesser son plaisir à boire certaines élaborations, bien difficile de différencier, à l'aveugle, des champagnes courant. D'autant qu'une autre question se pose : les régions productrices de crémant perdent-elles leur âme en introduisant des bulles dans leur vin, où est-ce le champagne qui s'est fait rattraper par des produits souvent très voisins ?
"Globalement, le crémant d'Alsace bénéficie d'une bonne image de marque", remarque Yvan Furstoss, secrétaire général du syndicat des producteurs de crémant d'Alsace. "14,5 millions de cols ont été vendus en 1994 contre 2 millions voici dix ans On en vend surtout dans l'Est, mais nous opérons bonne percée dans le Nord et en région parisienne, surtout dans la grande distribution". Pourtant le crémant d'Alsace ne sera jamais du champagne même si, dans l'esprit des consommateurs, la comparaison existe. Ce que déplore Michel Kueny, maître de chais aux caves de Pfaffenheim, qui sait qu'une hiérarchie est présente entre ces deux produits différents. Pour preuve, "la volte-face de Air canada qui commande du crémant au moment de la flambée des prix du champagne et revient au champagne quand les tarifs baissent".
Le crémant trouve donc difficilement sa place et joue sur son ambiguité. Voici quelques années, l'importateur belge des crémants affichait la couleur : "Cela ressemble au champagne mais heureusement, c'est moins cher", disait en substance ses promotions, au grand dam de l'interprofession du champagne qui a fait pression pour qu'il retire cette publicité. Résultat : une excellente implantation des crémants dans ce pays…
Alors, quelle est la place du crémant d'Alsace ? Pour certains, le message est clair : le crémant n'est pas un ersatz de champagne. "Même si le crémant n'est pas notre produit phare, il faut se battre pour qu'il acquiert une identité propre. Le syndrome du petit frère par rapport au champagne doit cesser. Il n'en sera qu'un meilleur ambassadeur des vins d'Alsace dans les autres régions", lance Christophe Lavigne, du domaine Klipfel (Barr). "Le crémant représente un tiers de mes ventes", poursuit Seppi Landmann, de Soutzmatt. "Je réalise un brut de brut entièrement sec, qui intéresse ma clientèle. Je fais systématiquement goûter du crémant à tous les clients, en précisant bien que mon crémant n'est pas un champagne alsacien. C'est un vin spécifique, de personnel, dont je suis fier".
"Regardez les vendanges tardives et le sauternes. Personne ne pense à faire la comparaison. Chacun a trouvé sa place". La maison Dopff au Moulin, de Riquewihr, s'enorgueillit d'avoir été la première en Alsace à élaborer, dés le début du siècle, des vins mousseux. 20 ans après avoir obtenu l'appellation, "crémant d'Alsace", elle s'est dotée d'une cave destinée exclusivement au crémant avec un potentiel d'embouteillage de 1,5 million de bouteilles par an. "Il n'est pas question de copier le champagne mais de valoriser le vin d'Alsace en produisant des crémants de qualité irréprochable. Nous sommes plutôt en concurrence avec des produits à prix plus faibles que le champagne. Le handicap sera pire si on nous oblige à adopter un terme générique pour l'ensemble des crémants d'Europe".
Comme pour les autres vins d'Alsace, le crémant aurait peut-être tout à gagner d'une politique de typicité. C'est ce que pense Michel Kueny. Les caves de Pfaffenheim ont lancé le crémant de Tokay en 1981 avec un mot d'ordre : il faut que le produit reste rare pour susciter l'intérêt. "Nous ne visons pas de gros volumes mais une qualité irréprochable pour la grande restauration notamment. Certaines maisons ont élaboré des crémants de style avec du caractère et de la tipicité. C'est en personnalisant le vin que l'on fidélisera la clientèle. Là se trouve l'avenir du crémant". La cave de Pfaffenheim propose ainsi un crémant de Tokay où l'expression du cépage est minimisée et où sont plutôt gardées des caractéristiques minérales, et végétales (herbacé, agrume), ainsi qu'un blanc de noir.
Reste à résoudre un problème : "L'agrément se fait à partir de dégustation des vins de base. Certains producteurs ne maîtrisent pas à la perfection la "méthode champenoise" et mettent en bouteille des crémants décevants", déplore Yvan Furtoss. Le pavé dans la mare est de taille lorsqu'on connaît la forte concurrence à laquelle est confrontée le crémant. Codorniu, Spumante, Clairette de Die, Blanquette de Limoux, crémant du Jura, de Bourgogne, de Loire, de Bordeaux, etc. : sans politique d'image et de qualité rigoureuse, le client va s'y perdre.
Didier Bonnet
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