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| Les collines autour de Riquewihr portent sur
leurs flancs deux prestigieux terroirs dont la renommée mondiale se perpétue
depuis le Moyen Age : le Schoenenbourg, au Nord, et le Sporen, au sud.
C'est, sans doute, à l'existence de ces deux grands crus sur son territoire
que Riquewihr doit son qualificatif de Perle du vignoble alsacien, à moins
que ce ne soit du fait du travail accompli par ses vignerons pour que les
vins d'Alsace figurent sur la plus haute marche du podium de la qualité. |
A l'opposé du Schoenenbourg, dont
les pentes raides descendent vers le vallon de Riquewihr, le Sporen s'étend
sur 24 ha, à 275 mètres d'altitude, dans une sorte de cuvette régulière. Ses
sols profonds, argilo-marneux décalcifiés en surface, donnent l'apparence
d'une terre à briques froide et peu propice à la bonne maturation du raisin.
Mais cela n'est qu'une impression trompeuse. En réalité, le Sporen renferme
un mystère qui le rend plus précoce que le Schoenenbourg.
On peut expliquer ce phénomène par l'existence d'un microclimat liée la
morphologie du terroir : la cuvette en retenant la chaleur permet à l'argile
de l'accumuler et ensuite de la restituer lentement à la plante. Mais
au-delà de l'observation empirique, le terroir garde d'autres secrets que
les vignerons de Riquewihr n'ont pas hésité à sonder. Leurs analyses du sol
ont montré que les inconvénients de la proportion importante d'argile
étaient compensés par la présence, à un mètre et demi de profondeur, de plus
de 6 pour mille de phosphore assimilable, facteur de précocité pour le
terroir et de qualité pour les raisins.
Fruits de la nature
Les deux grands crus se font face et se complètent déclare Jean
Mittnacht-Klack vigneron-récoltant de Riquewihr. "Dans le Sporen, les
gewurztraminers acquièrent un bouquet subtil, un gras et un côté poivré bien
typique. Les rieslings du Schoenenbourg, ont de leur côté une classe
inégalable." Et pourtant on trouve aussi des rieslings, et des tokays pinots
gris d'une grande perfection dans le Sporen.
La nature particulière de ce terroir donne naissance à des vins qui font
merveille dans les caves. Complexité et longévité caractérisent les vins du
Sporen. La complexité est le résultat de cette alchimie qui provient du
volume de terre exploré par la vigne, explique Jean Hugel, truculent
vigneron de 72 ans, père spirituel des vendanges tardives et des sélections
de grains nobles et souverain de la dynastie Hugel de Riquewihr : "Dans ce
terroir profond, les racines peuvent descendre à plusieurs mètres sans
rencontrer l'eau (la vigne est une plante méditerranéenne qui a horreur de
l'eau, lorsqu'elle la rencontre elle ne va pas au-delà), et puiser une
multitude d'oligo-éléments que l'on retrouve dans les fruits". Quant à la
longévité, c'est le propre des grands terroirs, poursuit-il : "Un vin qui ne
vieillit pas n'est pas un grand cru. Cette capacité de vieillissement dépend
du degré de maturité des raisins, plus ils sont mûrs et plus le vin se
conservera sans problèmes. Le Sporen, protégé des gelées printanières et des
brouillards nocifs du début de l'automne, en raison de sa situation
géographique et sa morphologie, permet de retarder la vendange au maximum et
de récolter des raisins avec un degré de sucre et d'alcool qui accroissent
le potentiel de garde des vins". C'est tout cela qui fait la grandeur du
Sporen et rien que cela, ajoute Jean Hugel, "car il faut bien souligner
qu'un vin ne peut jamais être meilleur que ne sont les raisins". En bon
pourfendeur de complaisances, il rappelle qu'il est inutile de chercher dans
la cave ce qui ne vient pas de la nature : "On peut chaptaliser, mettre en
chêne, mais tout cela n'est que du fard. Une femme fardée c'est joli, mais
ce n'est pas la vérité. Le comportement du vigneron en cave doit consister
non pas à ajouter une qualité hypothétique au vin, mais à préserver 100% des
potentialités du raisin".
Le cœur et la raison
"Tout le secret d'un grand vin est dans le terroir, convient Raymond Berschy,
vigneron installé au pied du Schoenenbourg, tout en soulignant que, dans le
Sporen, comme partout ailleurs, les meilleurs résultats sont obtenus les
années de faible pluviométrie : "S'il pleut trop, il y a risque de
saturation de certaines parties du terrain, vu la faiblesse de la pente",
estime-t-il, en ajoutant que "le réchauffement climatique, dont parlent les
scientifiques, semble avoir un effet positif sur le vignoble puisque les
bonnes années se succèdent. Ce qui contredit les observations d'autrefois,
précise-t-il, selon lesquelles sur dix millésimes il ne peut y en avoir
qu'un exceptionnel, trois grands, deux moches et le reste moyen".
"Les problèmes qu'éventuellement pourraient entraîner les années de pluie
ont été résolus, dans le Sporen, par des systèmes de drainage qui éliment
l'excès d'eau, argumente Jean Mittnacht-Klack. La vigne jouit d'un équilibre
hydrique, qui lui permet de tirer le meilleur parti du sous-sol. La
fertilité du terroir exige, cependant, que l'on soit attentif à la
végétation de la plante, afin d'éviter qu'un excès de feuillage puisse nuire
à l'épanouissement des raisins".
Conjuguant observation empirique et travail rationnel, les vignerons de
Riquewihr ont bataillé sans relâche pour que les vins d'Alsace se démarquent
de leurs voisins d'outre Rhin dont l'empreinte historique brouillait l'image
des vins de la région. "Notre combat a consisté à redonner aux vins d'Alsace
leur identité, en montrant qu'ils n'avaient rien à voir avec les vins
allemands malgré la consonance de noms. Pour cela nous devions miser sur la
qualité en mettant en valeur les vertus de nos terroirs. Les grands crus en
sont un exemple", souligne Jean Michel Selig, vigneron-récoltant.
Foyer de progrès
Cette volonté permanente de mieux cerner le comportement de la vigne et
d'approfondir la connaissance du terroir pour en extraire la substantifique
moelle a fait de Riquewihr un foyer de progrès de la viticulture alsacienne.
Au siècle dernier, le docteur Guyot, dans son Etude des Vignobles de France,
citait en exemple l'impulsion donnée par la cité à la culture rationnelle de
la vigne "une méthode très originale, une des plus intelligentes que je
connaisse. Je l'appellerais la culture en quenouille", disait le docteur
Guyot. "Aujourd'hui le Sporen peut revendiquer avec fierté les titres de
noblesse acquis au cours des siècles passés", dit Raymond Berschy devant une
bouteille de Gentil Sporen 1911. En effet ce terroir, dont le nom signifie
éperon et qui apparaît en 1432, s'est toujours avéré un redoutable rival
face à ses concurrents : Zu Than im Rangen, zu Gebwiller in der Wannen, zu
Türckheim in Brand, wächst der beste Wein im Land. Aber gegen Reichenweihrer
Sporen, haben sie alle das Spiel verloren (A Thann dans le Rangen, à
Guebwiller dans la Wanne, à Turckheim dans le Brand, croissent les meilleurs
vins du pays. Mais devant le Sporen de Riquewihr, ils baissent tous
pavillon), disait en 1580 le poète Fischart. Plus près de nous, le
gastronome Charles Gérard racontait, en 1877, combien ses lèvres tenaient en
estime le vin gris et le "Gentil Sporen qui embaume tout un appartement". Si
l'on en croit la chronique, la même ferveur pour les vins de Riquewihr
semblait habiter l'évêque Jean de Manderscheid, fondateur de la Confrérie de
la Corne en 1586, et son homologue Berthol de Bucket qui, deux siècles et
demi auparavant, failli détruire la cité lorsqu'il apprit qu'elle avait été
vendue, sans son consentement, aux comtes de Wurtemberg. L'héritage de ces
derniers qui, pendant quatre siècles ont présidé à la destinée de la contrée
et consolidé le prestige de ses vins, se retrouve encore dans les ruelles de
la vieille cité. Autour d'elle, les collines tapissées de vignes depuis
l'époque carolingienne rappellent que, au-delà des images de carte postale,
l'âme de Riquewihr s'abrite dans le vignoble.
Vous pouvez lire
l'Avis du Connaisseur sur les vins issus de ce terroir.
Victor CANALES
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