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UNE VISION DU FUTUR
A huit kilomètres de Colmar, le Schlossberg surplombe la vallée de la Weiss,
depuis les abords de la ville de Kientzheim jusqu'au château médiéval de
Kaysersberg qui lui donne son nom. Ses terrasses tournées vers le soleil,
soulignent la puissance d'un terroir où le monde minéral devient complice
des prouesses des hommes. Premier Grand Cru classé d'Alsace, il symbolise à
la fois l'audace des vignerons et le potentiel du vignoble de la région.
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Photo : Zwardon Frantisek
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Selon la légende, le
château de Kaysersberg cache dans ses entrailles un fabuleux trésor enfoui
par l'empereur Barberousse. Mais les fouilles sauvages menées au siècle
dernier par les bourgeois de la ville, se soldèrent par la frustration de
leur cupidité. La forteresse, un peu plus dévastée, garda intact son secret.
Peut-être se prolonge-t-il dans l'étoile à six branches qui orne une porte
dérobée du mur d'enceinte du château. Le mythe du trésor caché, est une
exaltation du désir terrestre de saisir la lumière de l'univers et, depuis
le paléolithique, l'homme inscrit sur la pierre sa relation avec le monde
qui l'entoure. Les mégalithes représentaient jadis la mémoire vivante des
générations disparues. Là où ils s'élevaient, se manifestait l'esprit des
ancêtres. Un de ces monuments millénaires a été trouvé sur les pentes de la
colline aujourd'hui recouvertes de vignes, nous raconte Philippe Blanck de
Kientzheim. Le trésor est toujours là, et sa lumière irradie le vignoble qui
nous rappelle que la magie est profondément enracinée dans le terroir.
Emblème de qualité
Il est probable que cette magie ait inspiré les précurseurs des Grands Crus
lorsque, dans les années 1930, ils partirent à la reconquête du vignoble
alsacien. Leur démarche intégrait dans le réel les métaphores des contes. Le
microclimat, l'unité géologique, et la persistance de témoignages du passé,
ces trois éléments qui matérialisent les Grands Crus, incarnent le
symbolisme des rapports de l'homme à la nature." Il fallait retrouver nos
racines culturelles, raconte Marcel Blanck, enfouies sous des pratiques qui
entravaient le potentiel de nos terroirs. Sous l'impulsion d'un groupe de
viticulteurs intrépides, nous avons choisi le Schlossberg pour porter le
flambeau". Depuis 1975 les vignerons du Grand Cru n'ont de cesse qu'il
devienne l'emblème de la qualité.
Le long des pentes escarpées du Schlossberg, les sables granitiques
réverbèrent les rayons du soleil sur les murs de soutien édifiés au cours
des siècles. Plus de mille mètres de remparts contre l'érosion construits au
Moyen Age par les bâtisseurs de la vallée d'Aoste, recrutés par les moines
vignerons de l'époque, et patiemment restaurés depuis la délimitation du
Grand Cru. Harmonieusement agencées, les parcelles se superposent dans une
succession d'étages, que la vigne gravit à la recherche de sa plus haute
expression. Le microclimat régulé par les eaux de la rivière Weiss, qui
coule dans la vallée, favorise la précocité de la plante. Les substances
minérales égrenées par le granit décomposé distillent dans les raisins la
fragrance désaltérante que les amateurs de Grands Crus aiment trouver dans
le vin.
Terroir de prédilection pour les Riesling, le Schlossberg accueille aussi
des Gewurztraminer et des Tokay Pinot Gris. Ces derniers cépages sont une
"originalité" estime Catherine Faller de Kientzheim. "Ils peuvent être très
aériens. Les arènes granitiques leur apportent une pureté aromatique et une
grande élégance sans le côté opulent que l'on retrouve dans les terrains
marno-calcaires". Mais le maître incontesté des lieux est le Riesling. "Dans
certains terroirs le Riesling est complémentaire, dit Frédéric Blanck de
Kientzheim, ici, il est essentiel."
Pureté du fruit
La capacité du Schlossberg à conserver la chaleur et sa richesse minérale,
imprègnent la personnalité des Riesling. Ce cépage à floraison tardive,
trouve dans ce terroir les conditions d'une maturité idéale. "La maturité
qui permet de faire des Riesling craquants, droits", ajoute Frédéric Blanck,
en précisant qu'elle est atteinte lorsque les vignes parviennent à un
épanouissement qui transparaît dans l'harmonie entre le feuillage et le
fruit. "Il existe un moment où elles ne sont jamais aussi belles. C'est le
moment adéquat pour la vendange."
Il y a dans cette relation intime entre l'homme et la plante une recherche
de la pureté qui s'apparente à la création. Le vigneron savoure le raisin,
contrôle sa teneur en sucre et acidité, mais tout cela ne suffit pas à
saisir la quintessence du fruit, il faut encore observer la vigne et, en la
regardant, imaginer le vin que l'on veut obtenir, sachant que le résultat
n'est jamais identique d'une année à l'autre, puisque les arômes changent
selon les conditions météorologiques, souligne Pierre Thomann de
Kaysersberg. C'est précisément lors des années moyennes que les Schlossberg
atteignent leur équilibre exemplaire, précise Pierre Thomann: "Droits,
sveltes et linaires ils expriment le musqué ou les arômes de fleur de vigne,
avec ce caractère de jeunesse désaltérante, cette pointe d'acidité qui signe
les pays du Rhin, ses rivières et ses légendes".
Substance du terroir
L'Alsace est un creuset de civilisations où l'Europe méridionale rencontre
l'Europe septentrionale, cette conjonction de la nature et de l'histoire,
doit permettre l'émergence d'une culture spécifique qui fasse la synthèse
des autres cultures et les prolonge, estiment les vignerons du Schlossberg.
Convaincus que la diversité géologique, qu'ils ont entre leurs mains, est un
atout extraordinaire dans la définition de l'identité des vins de la région,
ils considèrent comme une insulte toute pratique tendant à dénaturer la
substance du terroir. Chaptaliser un Grand Cru ou lui apporter un complément
de matière organique serait lui en faire injure. "Certains estiment que la
vigne ne peut pas vivre sans azote, moi je pense qu'avec de l'azote ce n'est
plus de la vigne", dit Frédéric Blanck. "Notre objectif, explique Albert
Mann, de Wettolsheim, est de préserver l'authenticité du fruit qui, en
vieillissant, laisse venir les notes minérales dans un mouvement rectiligne
et pénétrant." Dans ce contexte la notion d'assemblage apparaît comme une
hérésie. "Nous défendons la pluralité de cépages et la diversité des arômes
qui marquent l'identité alsacienne", renchérit Catherine Faller.
Choc culturel
Pour ceux qui ignorent la réalité de l'Alsace, la découverte d'un Riesling
Grand Cru doit être un choc culturel, considère Philippe Blanck. La
différence entre un Grand Cru et une simple Appellation, observe-t-il "
réside dans l'expression unique, incomparable qui distingue la haute couture
du prêt à porter". Pour parvenir à cette création il faut que le terroir ait
quelque chose à transmettre et que le vigneron sache le comprendre, en
choisissant le cépage le mieux adapté et le niveau de rendement qui lui
permettent d'imprimer sa marque. Au-delà de 45 hl à l'hectare on ne peut
plus parler de Grand Cru.
"L'horizon des Grands Crus est une perpective qui me dépasse, souligne
Philippe Blanck, aujourd'hui nous sommes encore au prélude du déroulement
d'une œuvre dont on ignore si elle sera inspirée par le passé ou absorbée
par le futur". Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la capacité à
transformer les richesses des terroirs en dynamique générale en faveur de la
qualité. "Les Grands Crus, comme les Vendanges Tardives ou les Sélections de
Grains Nobles, sont des produits étoiles, leur destinée n'est pas de devenir
une niche, ni de se voir galvaudés, mais d'être les locomotives d'un train
qui roule vers le futur. Si la qualité s'installe dans tous les wagons,
personne ne pourra plus nous arrêter", argumente Albert Mann.
Chercher à prévoir l'avenir c'est se préparer à affronter des nouveaux
défis. Dans le Schlossberg les vignerons sont conscients de travailler pour
le prochain millénaire.
Vous pouvez lire
l'Avis du Connaisseur sur les vins issus de ce terroir.
Victor CANALES
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