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| A l'ouest de Colmar, le grand cru Hengst
dresse sa croupe élancée sur la localité de Wintzenheim. D'aucuns racontent
qu'au mois de septembre, la fraîcheur nocturne exhale un parfum de cheval
sur le vignoble. Il émane les forces reproductrices de la nature enfouies
dans le sous-sol du terroir et il annonce les prochaines vendanges capables
d'enfanter des vins dont la fugue, la puissance et la vivacité peuvent se
comparer à celle d'un étalon (Hengst signifie étalon en allemand). |
Situé dans le berceau de la
viticulture alsacienne (c'est autour de Colmar que la vigne aurait pris son
essor dès l'époque romaine) le Hengst émerge du champ de fractures de
Rouffach-Guebwiller, qui accueille plusieurs autres grands crus de renom
tels que le Kitterlé, le Hatschbourg ou le Vorbourg. Sa constitution
géologique faite de conglomérats oligocènes et de marnes calcaires du
tertiaire donne des sols très caillouteux, argileux, assez épais. Son
exposition sud-sud-est, entre 270 et 360 mètres d'altitude, bénéficie du
microclimat qui fait de Colmar la ville la moins arrosée de France. "La
nature a réuni dans le Hengst ses meilleurs atouts pour faire les meilleurs
vins", souligne Hubert Meyer, ancien directeur de l'Association de
viticulteurs d'Alsace (AVA).
Origines lointaines
Les vins, qui aujourd'hui s'affirment par leur belle et solide charpente et
leur étonnante longévité, essentiellement des gewurztraminers, mais aussi
des rieslings et de tokays pinots gris, sont en quelque sorte
l'aboutissement de la continuité dans la recherche par l'homme de ce que la
nature renferme de plus précieux. Ici l'origine remonte à l'époque de
Charlemagne.
"Wintzenheim a été depuis toujours une contrée de vin, le nom serait
d'ailleurs une déclinaison du mot "winzer" (vigneron), raconte Hubert Meyer,
la localité est mentionnée pour la première fois dans les textes dans une
dotation de l'abbaye de Murbach en 786. La fameuse abbaye apparaît
indissociable de toute transaction dans le vignoble tout au long du Moyen
Age. En 953, le roi Otto Ier attribue ses droits sur le vignoble de la
commune à l'évêché de Chur, en Suisse."
Au cours des siècles suivants, on y trouve diverses autres institutions
religieuses comme le couvent d'Unterlinden de Colmar, l'abbaye de Munster ou
l'évêché de Bâle. Puis ce sera le tour des seigneurs du Hohlandsbourg
(forteresse qui s'élève sur la montagne au-dessus du village) :
les Habsbourg, les belliqueux frères de Ribeaupierre, les Chevaliers de
l'Ordre de Malte ou ceux de l'Ordre de Jérusalem jusqu'à Lazare Schwendi,
fidèle lieutenant de Charles Quint et de Philippe II d'Espagne et messager
supposé du Tokay en Alsace. Tout un petit monde qui se partage les
meilleures vignes du pays. L'avantage certain de cette situation pour la
viticulture est l'obligation pour la commune de se soumettre à une
réglementation rigoureuse sur les cépages, leur culture et leur vinification
imposée par les maîtres. On voit alors apparaître des cépages comme le
muscat, le traminer ou le riesling ainsi que les premières appellations
régionales et des lieux et sites de production. L'inconvénient est que la
vigne agrémente en plaisir et richesses la vie de ceux qui ne la
travaillaient pas, laissant pour compte ses véritables cultivateurs.
Structure, grâce, élégance...
Avec la Révolution française, les maîtres changent, les exclus sont les
mêmes. Les bourgeois de Colmar deviennent les nouveaux propriétaires, mais,
paradoxalement, l'intérêt de grands manufacturiers pour le jus de la treille
permettra d'assurer la continuité du vignoble, affirme Hubert Meyer :
"Lorsque les industriels du textile commencent à délaisser la vigne devenue
peu rentable, ce sont les ouvriers vignerons qui prennent la relève."
Aujourd'hui beaucoup de vignerons-récoltants présents sur le Hengst sont les
descendants des tâcherons d'autrefois. Ils sont plus de 30 à cultiver les 76
ha du grand cru, pas seulement de Wintzenheim, mais aussi de villages
voisins comme Wettolsheim, Eguisheim ou Turckheim.
Une idée maîtresse guide cette grande famille de vignerons-récoltants
composée d'autant d'individualités que de membres : affirmer la spécificité
du terroir, souligner sa différence dans la grande variété des vins
d'Alsace. "Le Hengst permet de faire des vins formidables : des
gewurztraminers élégants et puissants, des rieslings qui, sans avoir la
virilité de ceux qui proviennent de terrains schisteux, ont une finesse et
une complexité aromatique incomparables", indique Henri Buecher de
Wettolsheim.
"Structure, grâce, élégance, arômes sont les caractéristiques des vins du
Hengst", déclare son collègue Maurice Barthelmé de l'entreprise Albert Mann,
en précisant que dans ces sols relativement lourds, où la sécheresse ne se
fait jamais sentir, les cépages aromatiques tels que le gewurztraminer et le
tokay pinot gris se sentent particulièrement à l'aise.
" Ces terrains affrontent les changements climatiques en douceur, par
exemple en cas de pluie excessive lors de mauvaises années, les
répercussions sur la vigne sont moindres sur la Hengst que sur de terrains
légers", explique Joseph Shaffar, ancien président fondateur du Synvira, en
ajoutant que " les vins de ce grand cru, et en particulier les
gewurztraminers, ont une force discrète qui s'affirme avec le temps,
élégants et bien charpentés, ils demandent plusieurs années pour atteindre
toute leur plénitude, ensuite, ils vieillissent admirablement".
Echange culturel
Lorsque le vigneron fait son travail avec passion, son vin ne peut être
qu'un grand vin, affirme François Barmes-Buecher de Wettolsheim : " Dans le
Hengst, l'enherbement des parcelles permet de réguler la fertilité du sol,
la taille raccourcie concentre les substances dans le fruit et la longue
maturation, favorisée par une floraison précoce et une arrière-saison
relativement sèche, aboutit à un juste équilibre entre acidité et moelleux,
garant de la belle longévité des gewurztraminers de ce grand cru."
Etre strict avec soi-même, sans jamais se laisser aller à
l'autosatisfaction, est la devise du vigneron-récoltant :" Nos vins sont
l'expression de nos terroirs, mais ils sont aussi notre propre image,
déclare Joseph Shaffar. Je veux que quand un client ouvre une bouteille chez
lui, il me voit, qu'il puisse raconter l'histoire de ce vin. C'est dans cet
échange culturel et convivial que se trouve notre futur et non pas dans les
supermarchés. Jusqu'à présent, ajoute-t-il, nous avons formé nos hommes,
assaini notre vignoble et transformé nos entreprises, maintenant il nous
faut apprendre à transmettre ce que nous sommes et ce que nous faisons".
Message reçu par la jeune génération de vignerons pour laquelle les vins
d'Alsace ne sont pas de simples produits de consommation, mais les
ambassadeurs d'une région qui possède un vignoble unique au monde.
Vous pouvez lire
l'Avis du Connaisseur sur les vins issus de ce terroir.
Victor CANALES |
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