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| Blotti entre les parois d'une dépression
géologique et la forêt luxuriante qui coiffe le Molsheimer Berg, le grand
cru Bruderthal forme un petit val perché au centre du vignoble. Protégé des
vents et choyé par le soleil, le Val des frères (Bruder, frère. Thal, val),
renferme sous son aspect indigent, les vertus mystérieuses des grands
terroirs vinifères. |
Un sol ingrat, caillouteux,
squelletique, oblige la vigne à insinuer ses racines dans les entrailles de
la roche mère, à la recherche des substances minérales qu'un soleil d'aplomb
concentre dans les raisins aggripés à une seule courbure. «La notion de
rendement est ici écartée par la nature elle-même», commente Gérard Neumeyer,
président du syndicat viticole de Molsheim.
Harmonie d'ensemble.
Le Bruderthal distille ses vertus avec parcimonie. Nerveux, frais et
toniques, les vins de ce terroir ont un dénominateur commun : leur admirable
charpente. «Dans un grand vin, poursuit Gérard Neumeyer, la charpente est
semblable à la structure d'un édifice avec laquelle entrent en relation les
différents éléments d'architecture pour créer une harmonie d'ensemble».
Le Bruderthal est cité dès 1316 dans les possessions viticoles de l'évêché
de Strasbourg mais il semble que les moines cisterciens aient cultivé ce
terroir bien avant cette date. Ce qui est sûr, c'est que les frères
évangélisateurs, en intégrant leur amour du vin dans l'art de vivre, eurent
une influence décisive dans la région. Leur savoir-faire s'est transmis au
fil des siècles. Aujourd'hui, les vignerons de Molsheim accomplissent leur
tâche avec la modestie et la dévotion des hommes qui, jadis, donnèrent leur
nom au Bruderthal. Les temps sont différents. Beaucoup ont suivi une
formation d'œnologue, mais l'essentiel, à leurs yeux, demeure le rapport
intime qu'ils ont avec leur terre. «Le travail dans les vignes crée entre le
vigneron, le sol et la plante une complicité qu'aucune connaissance
théorique ne peut supplanter», souligne un vigneron récoltant d'Ergersheim,
commune voisine du grand cru.
L'expérience de la terre.
Jardiniers de la nature avant la lettre, les vignerons observent avec
humour, les jeux des Cassandre de certains écologistes en vogue : «Ils nous
parlent de revenir aux vraies valeurs de la terre, s'exclame Robert Neumeyer,
mais nous y sommes quotidiennement ! Peut-être, convient-il, qu'autrefois,
des aberrations ont été commises avec l'utilisation des engrais ou des
pesticides, mais c'est parce que les vignerons ont suivi davantage les
théoriciens de la nature que leur propre expérience. Pour respecter la
terre, il faut vivre auprès d'elle, la sentir vibrer dans son âme»,
conclut-il. Imprégnés de pragmatisme, ils reconnaissent cependant que
certains progrès de la science et de la technologie peuvent améliorer la
pratique de la culture de la vigne ou la conduite de la vinification dans la
mesure où ils facilitent le travail du vigneron tout en préservant sa
liberté d'action. Par contre, ils ne cachent pas leur scepticisme à l'égard
de sibylles du marché dont les oracles leur semblent parfois capricieux.
«Actuellement, il y a une tendance à vouloir imposer à la fois, la notion de
terroir sur celle de cépage et la limitation du nombre de cépages sur les
grands crus», affirme Robert Klingenfus. «Nous pensons qu'il faut être
prudent, déclare-t-il, d'abord les vins d'Alsace sont le produit d'un seul
cépage, dont ils portent le nom. C'est en quelque sorte leur certificat de
baptême. Il fait partie de leur identité, même si c'est le terroir qui
affirme leur personnalité. La disparition des noms riesling, tokay ou
gewurztraminer pourrait désorienter le consommateur. Ensuite, la
spécialisation par terroir risquerait de marginaliser tous ceux qui n'ont
pas de grand cru et qui, pourtant, font de belles choses». «En fait, tout
vigneron qui dispose d'un bon terrain cherche toujours à faire le meilleur
vin», rétorque Philippe Heitz : «Dans les terroirs bénéficiant d'une bonne
texture, d'un bon ensoleillement et autres facteurs micro-climatiques
favorables, tous les cépages peuvent se trouver à l'aise», affirme-t-il.
C'est le cas du Bruderthal, où riesling et gewurztraminer dominent largement
l'encépagement, mais le tokay-pinot gris et le muscat s'y sentent aussi chez
eux.
Revendiquer la diversité.
La revendication de la diversité, présente à tous les stades du travail de
la vigne et de la vinification, fait de chaque vigneron un élément
constitutif de l'ensemble qu'est le grand cru. De sorte que, chaque vin du
Bruderthal, par-delà les aspects liés au terroir que l'on retrouve dans leur
formidable charpente possède son propre caractère : certains sont résolument
secs, d'autres sont plus flatteurs, certains excellent par leur bouquet,
d'autres se font plus subtils. «Le terroir est le même pour tous, mais le
choix du cépage, la façon de tailler la vigne, la conduite de la vendange et
le comportement en cave, engendrent la variété et la typicité des vins»,
estime Bernard Weber, vigneron-récoltant récemment récompensé par la Grappe
d'Or du guide Hachette. Le nom de Molsheim apparaît pour la première fois en
820 dans un acte de donnation de vignes en faveur du Chapitre de
Saint-Thomas de Strasbourg. Sa double parenté, viticole et religieuse et sa
proximité avec Strasbourg, investit la cité du rôle de rivale de l'actuelle
capitale alsacienne, tout en étant son principal cellier. Objet de
convoitises entre les tenants du pouvoir impérial et les représentants de
Dieu sur terre, elle finit par échoir à ces derniers et devient ville
épiscopale durant près de cinq siècles.
En 1328, l'évêqueJean de Dirpheim fait aggrandir le mur d'enceinte de
Molsheim, mais cela n'empêchera pas les hordes guerrières de se lancer
ultérieurement à l'assaut de la cité. Les chroniques précisent que «quand
les Anglais et les Armagnacs ravageaient la province au XIVe siècle, ils
trouvaient le vin si bon qu'ils prolongeaient leur séjour afin de le
déguster à loisir!».
Les vins de ses coteaux et ceux des communes environnantes abreuvent tous
ceux qui, de «Diebeskrieg zum Bischofskrieg» (de guerre de voleurs en
guerres d'évêques), trouvent dans la bataille une manière de satisfaire leur
appétit de pouvoir et dans les bons crus le moyen d'assouvir leur soif
adulante. «L'importance du vin est telle, écrit l'historien Roland Oberlé,
que les conflits armés s'arrêtent au moment des vendanges». Autour du vin se
font les réconciliations et les alliances, se traitent les élections des
princes et toutes les affaires relatives à la paix et à la guerre.
La corne d'abondance.
La rigueur luthérienne ne parviendra pas à refroidir l'enthousiasme des
chevaliers de la dive bouteille. Lorsque Strasbourg devient protestante, les
chanoines de la cathédrale font de Molsheim un virulent foyer de la
Contre-Réforme. Par ailleurs, les Chartreux, expulsés de Kœenigshoffen,
bâtissent leur nouvelle demeure au pied du Bruderthal et, avec l'aide des
bénédictins d'Altorf, mettent en valeur le vaste canton vinifère qui s'étale
de part et d'autre du débouché de la Bruche. Les Jésuites, appelés par
l'évêque Jean de Manderscheid pour contrer l'esprit de la Réforme, jettent
les bases de la première université alsacienne, qui voit le jour en 1618 à
Molsheim, trois ans avant la création de l'université protestante de
Strasbourg. Tandis que dans cette dernière, le magistrat interdit
l'ouverture des auberges et cabarets pendant le prêche, à Molsheim, le verbe
évangéliste s'échauffe au contact des grands crus. C'est dans ce contexte
que l'intrépide Jean de Manderscheid fonde sa confrérie de joyeux lurons :
après avoir relevé de ses ruines le château du Haut-Barr (au-dessus de
Saverne), rapporte la chronique, le prélat eut une sorte de révélation :
«J'ai envie, pensa-t-il, de faire de ce nid d'aigle le Capitole des
francs-buveurs (...). Il y a assez de Sorbonnes qui ont jeté le trouble dans
les esprits et la désunion dans des cœurs ; je veux en créer une dont les
dogmes ne susciteront ni schisme ni hérésie dans ce bon pays d'Alsace».
Ainsi, naquit en 1586 «la confrérie de la corne». Pour être admis à la docte
académie bacchique, il fallait vider d'un seul trait une corne contenant 4
litres de meilleurs crus de la région.
Le prestige intellectuel et spirituel de Molsheim à cette époque rejaillira
bien au-delà des contrées environnantes. Des visiteurs, comme Gœthe, seront
séduits par l'activité artistique et littéraire du couvent des Chartreux.
Plus près de nous, le constructeur d'automobiles Ettore Bugatti, en
s'installant à Molsheim en 1911, donna une célébrité mondiale à la ville.
Aujourd'hui, dans la ville de plus en plus courtisée par le développement
industriel, l'émotion qui affleure lorsqu'on déguste les vins du Bruderthal,
révèle la réussite des vignerons-récoltants dans leur lutte contre la
standardisation.
Victor CANALES |
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Annuaire des vignerons indépendants d'Alsace
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